16/02/01 - 18/02/01


16/02/01
La journée sera chargée : nous visitons quatre écoles, deux children's villages, deux boys' towns et la seule Girls' town.
La première école nous surprend agréablement : en uniforme simple mais impeccable, deux milles jeunes filles de toute origine sociale, y compris intouchables, s'ébattent dans une bizarre parodie de boarding school anglaise.
Si elles manquent de matériel, le niveau est excellent, les élèves studieuses ; ces enfants-là reçoivent une éducation du niveau d'un bon lycée français ; c'est du moins l'impression donnée. Mais il s'agit du meilleur lycée du district... L'équivalent masculin est très similaire ; un peu plus chaotique, simplement.
Le véritable choc est l'école d'un petit village : si les enfants paraissent gais et actifs, leur professeur nous confie que la plupart sont en fait malades : tuberculose, malnutrition et parfois sida font des ravages. La plupart sont terriblement petits et frêles pour leur âge, principalement à cause de déficit en calcium.
Après le repas, nous continuons notre tournée, cette fois dans les "Towns" du coin. À chaque fois, la même impression : les Boys' Towns sont propres, gais, les enfants ont l'air heureux et en meilleure santé qu'ailleurs. En plus d'avoir une éducation garantie à l'école du coin, les enfants apprennent à cultiver les plantes locales, font des travaux manuels, du sport, collectionnent des timbres ou jouent aux échecs...
Malgré ca, l'ameublement est spartiate : les enfants dorment sur des nattes, à même le sol, à dix ou quinze par pièce.

17/02/01
Ce soir, nous ne dormirons pas à la Boys' Town: nous sommes invités à Lakeside, la résidence touristique de la fondation, pour y rencontrer Joe Homan, le fondateur. Pour le moment, nous partons visiter une Boys' Town situé plus en altitude, spécialisée dans la production de thé et de café. Après trois heures de voyages dans le temple indien roulant qui nous sert de minibus, zigzagant entre les vaches et les vélos, nous nous arrêtons devant leur porte.
L'accueil est triomphal : véritables divinités hindoues, on nous couvre de fleurs, avant de nous parader dans le village. Encore plus qu'ailleurs, les enfants ici sont actifs, vibrants. Après avoirs présenté leurs danses traditionnelles, ils nous servent un curry superbe, à l'indienne. Nous sommes gênés de nous faire servir comme cela, mais refuser serait une insulte... Le repas a lieu assis en tailleur sur des nattes, mangeant avec les mains, ce qui nous pose quelques problèmes.
En partant, je remarque un jeune garçon blanc au milieu des indiens. Le directeur nous explique que ses deux parents sont indiens, mais qu'il a un peu de sang blanc des deux côtés. Si sa présence nous paraît incongrue, lui se comporte comme les autres enfants, sans que la couleur de sa peau semble poser problème.

De retour à Lakeside, nous rencontrons enfin l'homme derrière tout cela : Joe Homan, le fondateur. Malgré son âge, Joe garde une énergie colossale, discutant avec passion de l'Inde, de la pauvreté, des progrès des enfants ou de la politique locale. Nous discutons longtemps de ses plans d'expansion, avant de partir pour la Boys' Town du coin, qui organise un spectacle en l'honneur des parents venus les visiter.


Lakeside

Assis au fond de la grande salle, avec devant nous les parents et leurs enfants, nous assistons à un inoubliable spectacle de danse. Sous la lumière vacillante des braisiers tenus par les danseurs, une étrange cérémonie se déroule au pied du trône d'un dieu mystérieux ; portés en cadence par six jeunes Indiens, les braisiers tracent de grands cercles dans l'air, éclairant fugitivement les danseurs et la silhouette obscure du dieu, impassible au fond de la scène.
Et puis la musique change, les enfants entrent et sortent en costumes flamboyants, fantastique ribambelle de dieux, guerriers ou démons, projetant leurs ombres dans la pièce, inidentifiables par nous autres occidentaux, gagnant en mystère à chaque pas, corps rythmés, dressés, ondulants au rythme d'une musique qui semble appartenir à la terre, jaillissant des lacs et forêts de l'Inde mystérieuse.
Soudain, un dieu -ou est-ce un roi, un guerrier, un héros mythologique ?-, monté sur un cheval blanc, l'épée dressée vers le ciel, jaillit sur scène, entraînant les danseurs à l'assaut d'ennemis invisibles.
Dans le public, une vieille femme entre en transe; balançant ses mains au-dessus de sa tête, elle suit la musique en basculant d'avant en arrière son corps fatigué. A-t-elle été danseuse dans sa jeunesse, reconnaît-elle simplement la musique, encourage-t-elle son fils sur la scène?
Le spectacle n'aura duré qu'une heure, mais il me reste au fond des yeux la vision fantastique de cette sarabande endiablée...

18/02/01
Réveil face au lac, ce paradis miniature qui donne son nom à la résidence. Après un excellent petit-déjeuner et une longue discussion sur l'Inde, la Chine et la bureaucratie indienne avec Joe Homan, nous reprenons notre bus rococo pour rejoindre la Guest House.
Cet après-midi, notre tâche est simple : nous devons occuper 20 enfants pendant trois heures, avec comme matériel du papier coloré, des ciseaux, de la colle...
Je fais faire aux miens des bateaux et chapeaux en papier ; la plupart finissent sans problème, avant de les colorier gaiement. En train de plier, de peindre, de courir dans tous les sens, ils ressemblent presque à des élèves de maternelle... mais sous le vernis du jeu enfantin, il reste la maigreur, la malnutrition, la tuberculose qui les ronge et que leurs vêtements trop fins ne cachent pas... Malgré la vie plus saine des Children's Villages, il leur faudra du temps pour vaincre la maladie.
Je laisse leurs dortoirs spartiates décorés de frises multicolores et de bateaux voguant dans les airs, suspendus à un fil. Les enfants sont ravis, et se pressent autour de nous pour nous dire au revoir.